DEL : devanture. exotisme. luxe.

Langage Plus, Alma
Du 27 novembre 2015 au 24 janvier 2016

Niagara falls in love, 2015
Installation de douze cadres rétroéclairés de chutes d’eau avec sons, capteur de présence, prises décoratives

DEL, 2015
Diptyque vidéo projeté sur bâche de plastique

Saison morte, 2015
Série de 15 impressions jet d’encre sur Photo Rag


Au-delà des apparences séduisantes du « beau, bon et pas cher », l’exposition DEL souligne le revers de la médaille. Fasciné par les goûts étranges de la culture populaire québécoise, Gabriel Fortin révèle d’importants contrastes qui finissent, au fil des générations et du phénomène des modes, par intégrer notre patrimoine. Les photographies d’un village alpin trahissent une aisance superficielle dont l’attrait fond en même temps que les glaces pour devenir un village fantôme éphémère. Des vidéos de luxuriantes décorations hivernales et une installation Made in China en mettent plein la vue tout en questionnant nos jugements de valeur. En imposant au public l’expérience de la surenchère, l’exposition met en lumière les limites de l’insolite et de l’absurde et dévoile nos penchants inavoués de consommateurs.


Bienvenue dans l’ère moderne

Beige, briques, asphalte et neige sale. L’ordinaire, c’est dépassé, il faut moderniser. L’engouement de la technologie DEL a pris au cours des dernières années des proportions surprenantes et on assiste à un envahissement lumineux et coloré. Toutes les occasions sont bonnes pour utiliser ce type de lumière à prix dérisoire, à la maison comme sur l’architecture urbaine. Étrangement, on ne saurait pourtant pas dire si cette technologie est à la fine pointe de la nouveauté ou déjà démodée. Gabriel Fortin montre cet univers exaltant qui l’a séduit, tiraillé entre beauté kitsch et folie de consommation.


D pour Devanture
Les apparences peuvent être conformes ou non à la réalité, mais rarement sont-elles trompeuses, dit-on, puisqu’elles reflètent notre personnalité. En règle générale, le chez-soi est traité avec autant de soin que le corps : taillé ou tondu, maquillé ou peint. Sans doute la bourgeoisie se reconnaît donc de loin. Certains quartiers sont
disparates, d’autres symétriques et plus beiges les uns que les autres. Le voisinage se concentre à trouver sa propre couleur au fil des saisons et des fêtes. Ainsi, D, c’est aussi pour décor, puisque les éléments que l’artiste utilise s’apparentent à une forme de costumes à grande échelle. Veut-on camoufler ou impressionner ? Et dans la crainte de l’imitation, chacun cherche à faire plus que son voisin.
Un village alpin n’est vivant qu’en hiver et doit expressément être beau sous le manteau de la neige pour devenir attrayant aux yeux du touriste. Par contre, la saison estivale exhibe un autre visage de cette micro-communauté éphémère et l’expression saison morte révèle une étrange incohérence. Une fois que la végétation a repris du terrain, les devantures deviennent ternes, poussiéreuses et fantomatiques. Dans cette collection de chalets emballés pour l’été avec de la bâche et vulnérables à la spéculation immobilière, l’artiste souligne la tristesse qui découle de ces mises en scène. La bâche y revient comme matière emblématique qu’il emploie dans son installation DEL comme écran de projection rappelant un banc de neige.


E pour Exotisme
Comment définir le kitsch autrement que par celui qui le possède : « […] l’art kitsch ne saurait naître ni subsister s’il n’existait pas l’homme du kitsch, qui aime celui-ci, qui comme producteur veut en fabriquer et comme consommateur est prêt à en acheter et même à le payer un bon prix. »1 Ainsi Gabriel Fortin est amateur de kitsch au point de le collectionner. Il a recherché des cadres rétro éclairés aux effigies de chutes d’eau à travers toute la province, produit à la mode dans les années 90 et maintenant d’une rareté surprenante. Pour l’artiste, les douze cadres d’une dorure plastique au fini questionnable sont l’objet par excellence synthétisant l’idée du kitsch dans l’installation Niagara falls in love. Même les images arborent presque fièrement leurs défauts graphiques et une brutalité de fabrication comme la marque d’une caricature moderne en néons des tableaux de paysages de la peinture classique. En tant qu’artiste, Fortin est attendri par cette indélicatesse de qualité, que plusieurs ne sauraient discerner, et la met en valeur sans gêne.

L’œuvre trouve son sens dans l’accumulation et le contournement de l’effet de la fonction utilitaire du cadre : stimuler la relaxation. Le regardeur, face à l’expérience de la surabondance, pourrait éprouver un fort sentiment de dégoût. N’est-ce pas là la controverse de la question du goût ? Qui pourrait réellement ressentir le bien-être provoqué par une telle contrefaçon d’exotisme, dont le but est de rappeler le soleil chaud du Sud et le calme de la nature luxuriante à même le confort du salon ? L’absurdité d’un tel objet naît à travers la superposition des cris d’oiseaux exotiques à certaines images de chutes d’eau canadiennes, ce manque de vraisemblance s’explique par sa provenance de Chine. Comme dans une chanson du King, la cacophonie de Niagara falls in love invite le public à son tour to fall in love


L pour Luxe
De plus en plus tôt dans l’année, les quartiers évoluent et s’éclairent pour la période de Noël : en une nuit les décorations poussent sur les terrains comme du chiendent. Au fil des ans, les décorations, en particulier les guirlandes de lumière, suivent les évolutions technologiques et deviennent vite dépareillées, l’effet de masse du voisinage en accentue l’effet. Les jolies boules de sapin travaillées à la main sont aujourd’hui troquées contre des sculptures de Père-Noël gonflables et l’ultime symbole de cette fête, le sapin, que l’on choisissait autrefois avec soin, se vend en grande surface. Heureusement pour le confort de tous, il ne gomme plus les doigts, ne perd pas ses aiguilles et nul besoin de sortir la hache. Dans des mises en scène hypnotisantes toutes plus folles les unes que les autres, l’artificiel domine maintenant les bancs de neige tout en essayant de transmettre ce qu’il reste de magique et de féérique.


Sans doute avec nostalgie, l’artiste trouve le moyen de s’émerveiller de ce changement radical et étrange dans les habitudes et rituels québécois tout en faisant la caricature d’un luxe nouveau qui décèlerait peut-être une forme de complaisance. Dans quelques décennies, nous ne trouverons plus les antiquités indestructibles de nos arrières grands-parents, mais plutôt les objets kitsch obsolètes des années 2000. Avez-vous « bon » goût ?

1 Broch, H. (2012). Quelques remarques à propos du kitsch (traduit de l’allemand par A. Kohn). Paris : Éditions Allia, p. 7

– Texte de Mariane Tremblay, Langage Plus, 2015

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